Dans
la salle de spectacle, la diva déplume son cœur en interprétant
une chanson triste. Toute son émotion se traduit par une gestuelle
précise et généreuse avec le ballet subtil des doigts du pianiste
sur le clavier. Les spectateurs boivent chacune des paroles de la
diva comme s'ils étaient assoiffés. Le souffle délicat de
l'interprète murmure de doux secrets à leurs oreilles. Certains
essuient des larmes avec des mouchoirs plus ou moins propres,
d'autres retiennent leurs émotions, en grave danger de constipation
future. Partout, le silence règne. Les auditeurs flottent sur un
nuage. Tout à coup, un bruit lourd, énorme, très fort, interrompt
le fil de douceur sur lequel la diva fait de l'équilibre. Malgré
cette agression, elle chante toujours ; c'est la loi du spectacle.
Curiosité bien féminine, elle jette un bref coup d’œil derrière
elle sur le rideau noir en fond de scène. Il n'a pas bougé :
la voilà rassurée. Son regard se déplace lentement à sa gauche,
puis à sa droite : rien, elle ne remarque rien. Pourtant, il
lui semble qu'il manque quelque chose. Mais quoi? Soudain, elle
réalise que la musique s'est arrêtée. « Mon pianiste,
rage-t-elle, serait-il parti aux toilettes sans me prévenir, dans un
moment difficile, ou aurait-il rejoint ma rivale, la salope Éléonore,
qui chipe mes contrats ? » Appréhension bien féminine ! Elle
dirige à nouveau son regard vers la salle : tous ont l'air
d'attendre après quelque chose. La diva lance quelques notes encore
et réalise qu'elle chante sans accompagnement musical. Sans trame
sonore, elle se sent nue comme une jolie fille déambulant devant de
vieux pervers. Inquiète, elle cherche des yeux son pianiste. Elle ne
le voit pas ; il a disparu comme par magie. Désespérée, elle
regarde partout. Or, le rideau de scène, les projecteurs, le décor
: tout est à sa place, sauf que, chose vraiment incroyable, elle
vient d'apercevoir son pianiste qui gît par terre. Elle s’inquiète
: a-t-il subi une attaque cardiaque? A-t-il été victime d'un
malaise ? Pour toute réponse, une grosse masse informe sur le sol se
met à bouger. Péniblement, son pianiste se relève. Il est
complètement saoul. « Hector, lui crache-t-elle avec mépris, on
n'a pas eu de cachet pour nettoyer le plancher ! »
Digne,
fier et orgueilleux, l'accompagnateur se rassoit au piano : il sait
désormais qu'il n'aura droit qu'à un seul cachet... son dernier.
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